CEB et Histoire : la dérive des compétences

lundi 4 mai 2015
par  Nico Hirtt
popularité : 1%

Les questions proposées aux élèves pour s’exercer en préparation du CEB, notamment en histoire, témoignent de l’indigence dramatique qui a résulté de l’approche par compétences. Elles illustrent combien cette approche est contraire à la pédagogie constructiviste dont elle se réclame pourtant.

Dans Le Soir de ce jeudi 30 avril, nous retrouvons les questions de la série « Objectif CEB ». Remarquons au passage que si on avait voulu angoisser les enfants face à l’échéance de leur examen de fin de primaire, on n’aurait pas pu mieux s’y prendre que ne l’ont fait nos médias. Plus possible d’ouvrir un journal, d’allumer la télévision ou la radio, de faire ses courses… sans être assailli d’offres destinées à « préparer un CEB sans stress ». « Surtout ne stressez pas : grâce à nous, vous avez toutes les chances de réussir »… L’enfant qui, jusque là, voyait arriver le test avec sérénité, finira bien par s’inquiéter face à ce déluge de préparations destinées à… le rassurer.

Mais passons. Ce qui m’a interpellé ce matin, en lisant les questions du thème « Histoire » dans Le Soir, c’est l’illustration du délire où nous a plongés l’approche par compétences.

Par exemple, une des questions consiste à indiquer, sur une « ligne du temps », la vie de quatre personnages : Marie de Hongrie, Charles Quint, Marie de Bourgogne et Charles le Téméraire. Rassurez-vous, on n’attend pas des enfants qu’ils sachent les dates de naissance et de mort de ces quatre individus. Ça, c’eut été du délire à la mode ancienne, quand le cours d’histoire consistait (parfois) à mémoriser des listes de dates. Non, ici, le « portfolio » présentait une courte biographie des quatre personnages, y compris les années de leur naissance et de leur décès (ou une information du genre : « …est décédée la même année que… »). Sur la ligne de temps, les vies de nos quatre célébrités locales sont indiquées par quatre zones grisées où l’enfant n’a plus qu’à noter les initiales du personnage correspondant.

Mais que teste-t-on de la sorte ? La connaissance de l’Histoire ? Non. La compréhension des contextes politiques, sociaux ou culturels, des causalités et des contradictions qui font cette Histoire ? Encore moins. Ce test permet seulement d’évaluer la capacité d’extraire une information d’un texte et la capacité de positionner un point sur un axe. Il s’agit d’un double test de lecture et de mathématique élémentaires. Mais pas d’un test d’Histoire.

La plupart des autres questions sont à l’avenant. Par exemple, on montre deux photos prises dans les rues de Bruxelles à l’annonce de la capitulation allemande en 1945. Sur base de ce « portfolio », les élèves doivent se prononcer par rapport à diverses affirmations en répondant : « oui », « non » ou « la photo ne permet pas de se prononcer ». Exemple de proposition : « on pouvait éclairer les rues » (je suppose que c’est « oui », parce que sur certaines photos on voit des lampadaires). Ou : « personne ne circulait à vélo » (sur une photo on voit un homme à vélo !). Ou encore « la dame qui lit le journal est heureuse » (mais on ne voit pas son visage, donc la photo ne permet pas de se prononcer). Tout cela constitue au mieux un test d’observation (regarder attentivement une photo) et de logique (si je vois un vélo, il n’est pas exact que « personne ne circulait à vélo »). Mais on les présente comme des questions sur le thème « fin de la deuxième guerre mondiale ».

Le journal « Le Soir » n’est pas en cause. C’est bien ainsi que les programmes imposent aux enseignants de travailler depuis la réforme de l’approche par compétences. Les savoirs, historiques ou autres, ne sont plus des objectifs d’apprentissage, ce ne sont plus que des prétextes pour exercer des compétences générales.
Je comprendrais fort bien (et applaudirais) si, dans une démarche de construction de savoirs, un enseignant donnait à ses élèves des portfolio et des questions comme ceux que je viens d’évoquer. Le travail sur les images et les textes de référence, le questionnement y relatif, sont alors des outils, des instruments, pour faire découvrir des faits, des relations ou des contextes historiques. Mais ici, on renverse complètement cette logique.

Conclusion. L’approche par compétences ce n’est pas du constructivisme, c’est du constructivisme à l’envers !


Abonnements et adhésions

JPEG - 21.1 ko


Commandez le livre : “Qu’as-tu appris à l’école ?”

JPEG - 14.4 ko


Recevez nos infos

JPEG - 4.2 ko


Navigation

Mots-clés de l'article

Articles de la rubrique

Brèves

6 mai 2016 - CNCD cherche collaborateurs pour outils pédagogiques

Le CNCD-11.11.11, coupole des ONG et associations belges francophones et germanophones engagées dans la solidarité internationale compte lancer, en (...)

11 janvier 2016 - Les associations d’Education relative à l’Environnement inquiètes pour leur avenir

Les associations d’Education relative à l’Environnement (ErE), regroupées au sein du Réseau IDée, lancent sur le web et les réseaux sociaux la campagne (...)

6 décembre 2015 - Afrique : à quoi sert l’école ?

Les enseignements donnés aux apprenantes et apprenants mineures/mineurs dans une société, communément appelée éducation, peuvent-ils être résumés aux (...)

8 novembre 2015 - Réapprendre à lire

La controverse récurrente autour de l’usage des méthodes « globale » ou « syllabique » dans l’apprentissage de la lecture dissimule des choix (...)

30 octobre 2015 - Manifeste Paris-éducation 2015

Voilà bientôt vingt ans que, chaque année en décembre, les représentants de toutes les nations se réunissent pour tenter de faire face au changement (...)

18 octobre 2015 - Liège : Pacte pour un enseignement d’excellence », pour qui et au service de quel projet de société ?

Mercredi 4 novembre 2015 à 20h00 au Centre Liégeois du Beau-Mur, rue du Beau-Mur 48 - 4030 Liège (Grivegnée). Une soirée d’information, d’échange et (...)

4 septembre 2015 - « Googlelisation » des cerveaux, vraiment ?

Au JT du 26 août, on nous annonce qu’internet change les cerveaux de nos adolescents. Ils ne sont plus capables de concentration et ne mémorisent (...)

27 mars 2015 - « Je suis ou je ne suis pas Charlie ? »

Réflexions sur la guerre, le terrorisme, l’islam et la liberté d’expression
Michel Collon publie le premier livre analysant l’attentat à Charlie (...)

21 janvier 2015 - 20/3 à Frasnes : conférence gesticulée de Franck Lepage

« Et si on empêchait les riches de s’instruire plus vite que les pauvres… »… ou comment j’ai raté mon ascension sociale. La conférence gesticulée est une (...)

4 octobre 2014 - Pas de ça chez moi !

Les entrepreneurs s’abstiennent prudemment de consommer la junk production qu’ils nous fourguent pour s’en mettre plein les poches. On avait déjà (...)