Education aux médias : selon que vous soyez Américain ou Bangladaise...

mercredi 1er mai 2013
par  Jean Peltier
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Tout le monde le dit - et je ne ferai pas exception : toutes les victimes innocentes d’accidents ou d’attentats sont des victimes de trop ; toutes ont droit au respect ; il n’est pas question de discuter la peine que la disparition crée à leurs proches ; et il n’est pas question non plus de tenir une comptabilité morbide pour savoir si certaines victimes le sont plus que d’autres.

Jetons donc sur un coup d’oeil sur l’actualité récente pour voir comment ces nobles principes se vivent et s’appliquent dans les médias ces derniers jours.

Une des règles de base qu’on enseigne dans les écoles de journalisme est que "L’intérêt d’un fait divers en un point du monde est directement proportionnel au nombre de morts et inversement proportionnel à la distance qui nous sépare de ce point". Et on y ajoute deux autres critères qui peuvent peser lourd dans la balance : la notoriété des personnes impliquées et le côté spectaculaire de l’incident.

En termes plus simples, cela signifie qu’un mort à Charleroi mérite plus d’intérêt que dix morts en Argentine - sauf s’il y a parmi eux un Président, ou un Pape, ou un international de football... ou deux Belges (mais ce dernier critère ne vaut que pour la Belgique !). Et qu’on ne parlera d’un mort au Cameroun que s’il a reçu une météorite de cinquante kilos sur la tête.

De Boston à Dacca

Sur cette base bien scientifique, examinons un peu la manière dont les médias ont rendu compte de deux informations récentes : l’attentat terroriste à Boston aux USA et l’effondrement d’un bâtiment abritant une usine textile à Dacca au Bangladesh.

La distance, d’abord. Boston est à six heures de décalage horaire de chez nous, Dacca est à quatre heures. Mais, au départ de Bruxelles-National, on arrive plus vite en avion à Boston qu’à Dacca. Egalité grosso modo donc sur ce point.

La célébrité des personnes impliquées. Des spectateurs d’un marathon et deux immigrés tchétchènes, d’un côté, des ouvriers du textile et leur patron, tous bangladais, de l’autre. Bref, de parfaits inconnus. Egalité parfaite sur ce point.

Le côté spectaculaire. Explosion de cocottes-minutes bourrées de billes d’acier et de clous contre effondrement d’un immeuble de huit étages de l’autre, c’est une question de goût. Quelques images filmées en direct à Boston avec des victimes étendues sur le sol (important pour les JT du premier jour - avantage Boston) contre images des ruines fumantes et des secours qui s’affairent pendant des jours (idéal pour tenir dans la durée - avantage Dacca). Egalité au final, donc.

Reste le nombre de morts. Là, par contre, il n’y a pas photo. 4 morts (dont un des terroristes) et 270 blessés à Boston. 400 morts (mais pas le patron de l’usine), 900 disparus et plus d’un millier de blessés à Dacca. Et un nombre de morts qui augmente d’heure en heure. Et des disparus qui se rapprochent à grands pas du moment où ils vont quitter la colonne des disparus pour entrer discrètement dans celle des morts. Donc, à la grosse louche, entre 100 et 400 fois plus de morts à Dacca qu’à Boston.

Résultat : à la grosse louche aussi, entre 100 et 400 fois plus d’infos, de dramatisation, de directs et d’émotion télévisée à Boston qu’à Dacca.

La science journalistique n’expliquerait-elle pas tout ?

Quel intérêt y aurait-il à ce que vous sachiez que...

Quelle raison peut-on bien trouver pour expliquer une réponse aussi complètement contraire aux règles journalistiques de base ?

La première serait notre proximité affective avec les Américains. Il est vrai que si vous passez ne serait-ce qu’une semaine complète devant votre TV, toutes chaînes grand public confondues, la prolifération de films et surtout de séries "made in USA" fait que vous vous sentirez plus en terre de connaissance dans les rues de San Francisco ou les bayous de Floride que dans les rues de Hanovre (ou même de Malines) pour ne pas parler de celles de Dacca. Difficile quand même de trouver cette explication suffisante pour expliquer le déséquilibre médiatique.

La deuxième serait l’idée que "On en parle beaucoup parce cela pourrait vous arriver un jour". Personne ne peut se dire en effet à l’abri d’une action terroriste. Il n’empêche que le nombre de personnes assistant à des marathons est en Belgique nettement inférieur au nombre de personnes travaillant en usine. Il n’empêche surtout qu’en 2012 le nombre d’attentats terroristes en Belgique a été de zéro, provoquant logiquement zéro mort. Cette même année, par contre, il y a eu dans notre pays 150.000 accidents sur les lieux de travail qui ont fait 80 morts.

Par contre, la vraie raison pourrait bien être tout simplement "On en parle beaucoup parce qu’on veut que vous ayez peur que certaines choses vous arrivent un jour". Et là, bingo, tout devient un peu plus clair.

Il devient tout à fait logique d’évoquer dans les moindres détails les souffrances des blessés, la douleur des familles, l’efficacité des secours, le courage des sauveteurs bénévoles, la détermination des autorités et l’efficacité des forces de l’ordre dans la traque des terroristes à Boston. Et tout à fait logique aussi de mettre en évidence et en valeur le bon droit et la retenue d’une nation (chrétienne) frappée dans sa chair par la folie et la férocité de deux jeunes Tchétchènes fanatisés par un Islam rétrograde (ce qui est très exactement le discours tenu par tous les médias grand public).

Notez bien que vous ne devez avoir peur que de certaines choses. Quel intérêt y aurait-il à ce que vous sachiez que le propriétaire du bâtiment de Dacca a ajouté sans autorisation trois étages aux cinq qu’il était autorisé à construire ? Que le patron n’a tenu aucun compte des rapports des ouvriers dénonçant l’apparition de fissures de plus en plus grandes dans les murs ? Qu’il n’a même tenu aucun compte du rapport de police lui enjoignant de fermer l’usine à cause du risque d´écroulement ? Que la plupart des portes des issues de secours étaient fermées parce qu’il ne fallait pas que les ouvriers puissent sortir sans contrôle de l’usine pendant leurs heures de travail ?

Quel intérêt y aurait-il à ce que vous vous mettiez après cela à regarder l’état des murs de votre entreprise ? Ou à demander si toutes les procédures de sécurité sur les lieux de travail sont bien respectées ? Ou à vous inquiéter du fait que des camions qui sont des bombes chimiques circulent sur nos autoroutes et que des trains chargés de déchets nucléaires hautement radioactifs traversent régulièrement notre pays ? Et quel intérêt y aurait-il à ce que vous vous posiez ces questions devant votre TV à l’heure où il est essentiel que vous ayez l’esprit disponible pour les pubs de Coca-Cola et de Benetton ?

Dès lors, il est tout à fait logique que l’attentat de Boston soit traité pendant 20 minutes en entame du journal télévisé (après une émission spéciale en primetime) et que ce sujet soit présenté comme LE fait politique essentiel de la semaine, analysé sous toutes les coutures avec le concours d’une kyrielle d’experts en terrorisme. Et il est tout aussi logique que l’écroulement de l’usine de Dacca soit relégué dans les faits divers en fin de journal, au rayon des "catastrophes naturelles en Asie", entre un tremblement de terre en Chine et un glissement de terrain aux Philippines.

Ah oui, encore deux détails. On a retrouvé des T-shirts marqués Benetton dans les ruines de l’usine. Et la grande majorité des travailleurs de l’usine étaient en fait de jeunes ouvrières, évidemment musulmanes (comme la quasi-totalité de la population du pays). Quel intérêt y aurait-il donc que vous sachiez que les T-shirts que vous portez sont produits par des jeunes filles musulmanes - et portant très certainement le voile - qui ne rêvent absolument pas de se faire sauter avec une bombe en plein milieu de votre supermarché mais qui espèrent simplement pouvoir nourrir un peu mieux leur famille.

J’ai commencé cet article en écrivant que tout le monde vous dira, la main sur le coeur, que toutes les victimes innocentes ont droit au respect et qu’il serait indécent de les "analyser" et de les "peser" en fonction de critères dont elle n’ont que faire.

Et bien cette règle ne s’applique pas à nos médias. Sur le marché de la compassion intéressée, il vaut beaucoup mieux être un amateur de sport aux Etats-Unis, blanc et chrétien si possible, que d’être une jeune ouvrière, musulmane de surcroît, au Bangladesh.


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