Tremblement de terre haïtien dans nos écoles

samedi 24 avril 2010
par  Romy Aerts
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Le 12 janvier l’un des pays les plus pauvres au monde a été touché par un terrible tremblement de terre. Directement après le désastre, le monde s’est réveillé : les gouvernements et les ONG ont envoyé des équipes de secours, de l’aide médicale et alimentaire et des citoyens ont rassemblé des fonds. Votre école fut certainement aussi le théâtre de « repas de la faim », « table de riz » ou autre « repas caritatif » de « crêpes », « gaufres » ou « brochettes de friandises »… Du plus petit enfant à l’adolescent le plus dégingandé : ils font tous l’impossible pour doubler le chiffre du chèque.

De manière particulièrement cynique, il a fallu une catastrophe naturelle de cette ampleur pour que l’humanité prenne conscience de l’état de pauvreté réel de Haïti. Mais se pose-t-on des questions sur les causes de cette pauvreté et comment y répond-on ? Serait-ce une « loi naturelle » qui cause la pauvreté de Haïti ? La misère serait-elle une sorte de phénomène marginal « désagréable », un petit « effet secondaire » que nous devons accepter, sans plus ? La montagne de la dette publique ne pouvait-elle pas être effacée sans l’aide de Mère Nature ? Est-ce une particularité des Haïtiens d’être « esclaves » ou « corrompus » ou « fatalistes » ? Le sol haïtien est-il naturellement si pauvre qu’il n’y a pas suffisamment de nourriture et qu’il faille importer massivement du poulet, des conserves ou du riz des États-Unis ?

L’écrasante majorité des chaines TV, des journaux et des périodiques esquivent « diplomatiquement » ces questions et, lorsqu’elles sont posées, les réponses touchent rarement le cœur du problème : Haïti est pauvre, parce qu’elle est maintenue pauvre par le Nord opulent. Au premier rang l’ancien colonisateur français porte une responsabilité écrasante. Non seulement sous son administration coloniale elle a épuisé le pays et l’a contraint à payer un dédommagement plus que royal après sa lute d’indépendance héroïque, mais même après l’indépendance elle a mis des bâtons dans les roues de toute réforme sociale fondamentale et aidé à mettre en selle ou maintenir en place des dictateurs. Après une dictature sanglante de près de trente ans et après s’être enrichi de manière éhontée sur le dos de la population haïtienne, Baby Doc, la plus jeune pousse du clan Duvalier, a trouvé refuge en France métropolitaine. Il y vit encore en rentier.

Les USA font également partie des protagonistes importants du drame haïtien. Depuis plus de 150 ans la flotte américaine envahit Haïti avec la régularité d’une horloge. Elle y a mis en place une « Garde nationale » formée aux USA. Les multinationales ne pouvaient rêver d’une meilleure protection. Durant des décennies, l’immense majorité de la population fut privée de toute forme de partage honnête du sol, d’enseignement, de soins de santé et de participation démocratique au pouvoir. En 1991 un changement est intervenu avec l’élection d’Aristide, prêtre et leader du mouvement populaire. La réponse fut un coup d’état et une invasion américaine. Le scénario se répéta en 2004, après la réélection d’Aristide à la présidence. Il fut kidnappé par… les « marines » américains et envoyé en Afrique du Sud.

Depuis le pays a été mis sous tutelle internationale avec une armée de 9000 casques bleus.
Haïti… jouet d’une nature impitoyable ou jouet de l’impitoyable capitalisme globalisé ? 
L’enseignement en soi ne peut rien ou fort peu changer à cette disparité socioéconomique brulante. Mais l’école peut apporter le bagage nécessaire à ceux qui subissent ou observent ces disparités, pour comprendre le monde, afin qu’ils contribuent aux changements indispensables. L’enseignement devient ainsi un instrument puissant d’émancipation collective, un levier pour comprendre le monde et le rendre plus équitable, pour « contribuer à la formation d’un homme qui combat pour une société dont la liberté, l’équité, la fraternité et travail non-aliénant constituent les fondements, une société où l’exploitation de l’homme par l’homme n’existe plus »[1], pour citer une fois encore Célestin Freinet. Cette conviction constitue la base de l’action de l’A.P.E.D.

Nous devons malheureusement faire le triste constat que notre enseignement actuel n’atteint ces objectifs que de manière insatisfaisante et ne produit que trop peu de citoyens qui comprennent le monde et s’engagent pour le changer. L’enquête que l’A.P.E.D a organisée en 2008 auprès de 3000 élèves du 3ième degré de l’enseignement secondaire, a montré que notre enseignement est très insuffisant dans son apport de savoirs socialement utiles. Les résultats posent la question de savoir si les citoyens sont réellement en état d’évaluer correctement la proportion des inégalités entre pays du « Sud » et du « Nord » ou d’apprécier la politique de notre pays de manière critique, en matière de coopération économique, de commerce extérieur et de politique étrangère.

Des catastrophes comme le tremblement de terre de Haïti écartent temporairement les valeurs dominantes de succès individuels, d’arrivisme, de concurrence, de jouissance d’une consommation immédiate, pour faire place à une solidarité spontanée et un enthousiasme désintéressé. Il apparait alors que le jeune peuple des bancs d’écoles n’accepte pas le monde tel qu’il est, qu’il n’accepte pas l’augmentation des inégalités entre le Nord riche et le Sud pauvre. Mais cet enthousiasme désintéressé est rarement nourri par la conscience du fondement et des mécanismes de l’injustice dans le monde. Ainsi les sentiments spontanés de solidarité menacent de se changer en défaitisme et impuissance : nous ne pouvons quand même pas changer le monde ! Pour enfin se transformer en apathie et désintérêt : notre aide ne parvient de toutes façons pas à ceux qui en ont besoin !
C’est pourquoi il est plus que jamais nécessaire que nous fassions un vrai travail de formation mondiale à l’école. Les objectifs multidisciplinaires minimums[2] de l’enseignement secondaire « éduquer à la citoyenneté » constituent un excellent angle d’attaque. Au terme de l’enseignement obligatoire, nous attendons de nos jeunes qu’ils soient des citoyens du monde :

- qui savent illustrer le rôle des institutions internationales ;
- qui peuvent démontrer par quelques exemples que la dimension mondiale devient de plus en plus explicite dans notre société, entre autres sur les plans politique, économique et culturel et que cette évolution apporte des avantages mais produit aussi des problèmes et des conflits ;
- qui peuvent illustrer la complexité de la coopération internationale en matière de dépendance réciproque, d’images et de création d’image, de justice sociale, de conflits et de gestion des conflits, de changement et d’avenir ;
- qui peuvent indiquer qu’il existe différentes conceptions de la prospérité et de la redistribution de la prospérité ;
- qui sont sensibles à l’importance de l’implication personnelle dans l’amélioration du bien-être et de la prospérité dans le monde.

Des initiatives telles que « citoyenneté mondiale à l’école » (Kleur bekennen) et « Écoles solidaires » (Bevrijde Wereld) obtiennent les moyens nécessaires pour transmettre aux enfants, dès le plus jeune âge, le bagage nécessaire pour devenir des citoyens mondiaux critiques. Ils fournissent du matériel concret pour qu’à l’école, en classe, les jeunes tendent vers une connaissance permettant de progresser vers « une solidarité matérielle, sociale et politique ».

Faire des enfants des personnes critiques et engagées, dans le respect de toutes les cultures, c’est une tâche captivante. Les enseignants constituent ici un maillon essentiel ! 


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